Bretagne : une économie malmenée

Le Cercle Les Echos – 18 octobre 2013

La Bretagne fait partie de la France, la France de l’Europe et l’Europe du monde. Si certaines de ses difficultés lui sont propres, d’autres sont d’une nature plus générale. Aussi, faut-il commencer par le monde pour en arriver à la Bretagne.

Le monde ces trente dernières années a connu trois évènements importants : la mondialisation, les nouvelles technologies de l’information et de la communication et une crise économique grave. Les deux premiers ont eu des effets bénéfiques, comme celui de faire baisser les prix de certains articles, les vêtements et les ordinateurs, par exemple. Mais pris ensemble, ces trois évènements ont aussi pour effet de créer du chômage, un chômage structurel et un chômage conjoncturel. Aussi, le problème majeur aujourd’hui est-il l’emploi, c’est-à-dire la croissance.

Selon les prévisions du Fonds monétaire international, la croissance mondiale devrait s’établir à près de 3% en 2013 et 3.6% en 2014. Nous sommes loin des 5% de croissance que le monde connaissait avant la crise des subprimes mais une amélioration semble se dessiner, en particulier au niveau des pays avancés. La croissance américaine devrait être de 1.6% en 2013 et de 2.6% en 2014. La zone euro, après deux années de récession, devrait connaître une croissance de 1% en 2014. La France devrait elle aussi voir sa performance s’améliorer avec un taux de croissance de 1% en 2014 contre 0.2% en 2013. Peu me chaut, direz-vous tous ces chiffres. En quoi concernent-ils la Bretagne ? Rappelez-vous la Bretagne fait partie de la France, la France de l’Europe et l’Europe du monde. Le sort de la Bretagne est en partie lié à l’économie mondiale. Les exportateurs bretons le savent.

Ces chiffres sont encourageants, encore faut-il être prudent, comme ne cesse de le rappeler Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international qui s’inquiète de l’absence de coopération entre les pays, en particulier entre les pays du G-20. Cette absence peut avoir des conséquences déplorables. Il suffit pour s’en convaincre de se remémorer les turbulences des années 30. On ne peut en effet écarter l’hypothèse d’une nouvelle crise économique dans les années à venir.

Pour sortir du marasme dans lequel elle est plongée depuis plusieurs années, l’Europe ou plus exactement les pays européens doivent eux aussi faire preuve de coopération. En dépit d’une amélioration, les économies de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal restent fragiles. L’Allemagne et d’une façon plus générale les pays de l’Europe du nord tirent leur épingle du jeu. La France se situe entre ces deux extrêmes. A quoi tient le succès des uns ou l’échec des autres ? Evoquons quelques pistes.

La question fondamentale en Europe est l’euro.  La monnaie unique fut créée dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin. Il fallait arrimer l’Allemagne à l’Europe et parfaire le rêve européen. Hélas, le projet ne répondit pas aux attentes de ses promoteurs. Pourquoi ? La monnaie unique est une construction dont la complexité même obère le futur. C’est une usine à gaz. Lors de son élaboration, l’émotion a prévalu sur la raison, le politique sur l’économique. Avant de lancer l’euro, il fallait créer les conditions propres à assurer son succès. On a fait l’inverse. On a créé l’euro en pariant que les conditions nécessaires à son succès suivraient. (1) En clair, on a mis la charrue avant les bœufs.

Une monnaie unique suppose une harmonisation des politiques économiques, fiscales et sociales. Est-il en effet concevable que dans le même espace économique des salariés étrangers ne coûtent que quelques euros de l’heure dans un pays et plus de dix euros dans un autre ou que la première puissance économique de la zone n’ait pas de salaire minimum ou encore qu’un pays attire les sociétés étrangères par un impôt sur les sociétés anormalement bas ? Cette situation explique pour partie la fermeture d’entreprises en Bretagne et en France. Jacques Delors ne déclarait-il pas récemment : « Il faut un saut politique pour consolider le modèle…européen ». (2) Si les mesures qu’annonce Bruxelles aujourd’hui – semestre européen, Mécanisme européen de stabilité, règle d’or, union bancaire, etc.   – en étonnent beaucoup, c’est parce qu’ils ignorent qu’elles n’ont d’autre but que de remettre les choses en ordre, c’est-à-dire les bœufs devant la charrue. Leur succès néanmoins n’est pas assuré. Angela Merkel nous l’a dit la crise de l’euro n’est pas finie.

Venons-en à la France. La France est un pays centralisé, dirigé par une élite formée dans les meilleures écoles de la nation et par une administration omni présente. C’est aussi une nation attachée à ses terroirs, mal à l’aise dans cette mondialisation anglo-saxonne qu’elle accuse de tous les maux bien qu’elle en profite. La France est un pays de contradictions où certains prônent la dé-mondialisation mais se gonflent d’orgueil à l’annonce d’un contrat d’Airbus, comme celui obtenu récemment au Japon. Ezra Suleiman, un universitaire américain qui connaît bien la France déclarait au Monde en août dernier : « L’élite aurait intérêt à s’ouvrir plus ». (3) La France, c’est aussi un pays qui ne cesse de parler d’aménagement du territoire mais qui ne jure que par Paris, et met en place une écotaxe qui pénalise les régions excentrées comme la Bretagne.

La France doit évoluer. Elle doit se réformer en profondeur pour s’adapter au 21ème siècle. Jacques Attali et Louis Gallois nous l’ont dit. Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC a déclaré récemment au journal Les Echos : « nous devons amplifier les réformes ». (4) Didier Migaud de la Cour des comptes ne cesse de nous le rappeler au travers de ses nombreux rapports. Et, si cela ne suffisait pas, l’OCDE et le FMI disent en substance la même chose. Voilà une belle unanimité. Pourtant, rien ne bouge ou si peu. Pourquoi ? Parce que les réformes nécessaires vont à l’encontre des intérêts de ceux qui nous gouvernent et d’acteurs économiques aussi divers que les cheminots, les taxis parisiens ou les notaires, pour n’en citer que quelques-uns. Coincés entre ce besoin de réforme et les intérêts des uns et des autres, les gouvernements de droite et de gauche réforment à la marge ou choisissent l’immobilisme. Aussi, ne faut-il pas s’étonner que notre taux de chômage soit le double de l’Allemagne qui, elle, a pris le parti de s’adapter. Notons, pour lever toute ambiguïté, que les solutions des partis extrêmes ne sont pas de nature à résoudre les problèmes de la France.

Résumons : une économie mondiale convalescente, une Europe fragile et une France figée. Que peut faire la Bretagne dans cet environnement ? Son sort est entre ses mains. Sa force principale réside dans sa population et sa culture. Elle doit compter sur elle-même avant d’attendre quelque chose de l’Etat. A elle de se fixer des objectifs, de recenser ses forces et ses faiblesses, de définir un plan pour parvenir à ses fins. Plus prosaïquement, elle doit renforcer ses grands pôles d’activité que  sont  Nantes-St Nazaire pour l’industrie, Brest pour la mer, et Rennes pour la recherche, sans oublier l’agriculture dont la dispersion sur le territoire exige une organisation transversale. De ce point de vue, Produit en Bretagne qui regroupe industriels et grande distribution est une initiative      géniale. D’autres initiatives procédant du même esprit devraient permettre à la Bretagne de créer la croissance et les emplois dont elle a besoin pour surmonter les difficultés  qu’elle connaît.

Jean-Luc Baslé

* Texte d’une allocution donnée à l’Université du temps libre de Carhaix le 17 octobre 2013.

(1)   « Making the European Monetary Union », Harold James, Harvard University Press (2012).

(2)   Les Echos, 26 août 2013.

(3)   Le Monde, 23 août 2013.

(4)   Ouest France, 24 août 2013.

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